Delphine, quitter la mode pour l’alimentation

Delphine, quitter la mode pour l’alimentation

Rencontre avec Delphine Plisson, 47 ans, fondatrice de La Maison Plisson, un lieu consacré au plaisir alimentaire lancé en 2015, suivi d’un nouvel espace ouvert en juillet 2018 à Paris. C’est après plus de 20 années passées dans le secteur de la mode que Delphine Plisson a entrepris ce virage radical. Retour sur le cheminement d’une femme passionnée et déterminée.

10 min

Delphine Plisson, quitter la mode pour l'alimentation - Catalyz'Her

La carrière de Delphine Plisson, ce sont d’abord 20 belles années dans la mode : des débuts remarqués chez Agnès B., un passage par la maison Yves Saint Laurent en tant que responsable de collection, puis l’arrivée chez Claudie Pierlot dont elle a repris la direction, avant de créer et diriger le département Marketing et Communication Digitale de Sandro. Delphine Plisson reconnait qu’elle a eu la chance de faire « un métier passionnant » pendant plus de 20 ans. Pourtant, c’est presque par hasard qu’elle a débuté et évolué dans ce secteur pour lequel elle n’avait pas de passion.

Sa vraie passion était ailleurs, une évidence pour elle depuis longtemps : la nourriture, la cuisine, et le goût des bonnes choses.
Entrée dans la quarantaine, Delphine Plisson se décide à sauter le pas : elle quitte la mode et le rythme effréné des collections, au profit de l’alimentation plaisir et la temporalité naturelle des saisons. Elle planche sur un concept d’alimentation générale novateur en France. Alors mère de 4 enfants et sans assise financière pour développer son ambitieux projet, Delphine Plisson a déplacé des montagnes pierre par pierre pour accoucher de La Maison Plisson.
Retour sur le cheminement d’une femme qui dévore la vie.

Delphine, vous aviez une très bonne situation dans la mode. Qu’est-ce qui vous a amenée à quitter ce secteur ?
J’étais consciente d’être arrivée au bout d’un cycle. J’avais le sentiment d’avoir fait le tour, j’étais gentiment endormie dans une zone de confort très confortable : je faisais un métier passionnant, j’étais bien payée, j’avais une équipe géniale,… le quotidien était très agréable mais il y avait une petite frustration en me levant le lundi matin en me disant : « Bon, cette semaine va ressembler à la semaine dernière. »
À un moment donné, il fallait quand même remettre l’église au milieu du village et me demander ce que j’avais vraiment envie de faire de ma vie parce que quand on a 40 ans, il s’avère que ça fait déjà 20 ans qu’on travaille, mais il reste encore 20 ans.
Et puis, c’était un métier que je n’avais pas forcément choisi. Je n’ai jamais eu de passion personnelle pour la mode.

En revanche, vous avez une passion pour tout ce qui touche à la nourriture et la cuisine ?
J’ai toujours aimé ça. Je peux passer des soirées et des weekends entiers à imaginer mes prochains menus, à savoir où je vais aller chercher mon saucisson, mon fromage, mon pain. C’est quelque chose que je trouve très enthousiasmant, la cuisine, le partage, les produits, les gens qui font les produits,…
Quand on a la chance d’avoir une passion, c’est déjà un luxe en réalité, il faut en être conscient.

Comment ont réagi vos proches quand vous avez fait part de votre décision de quitter la mode pour lancer La Maison Plisson ?
Il n’y a pas eu d’effet de surprise réellement. Mes proches trouvaient ce changement de cap cohérent puisque je passais mon temps à parler cuisine et alimentation.

« Par contre, il y avait quelques inquiétudes parce que j’avais 40 ans, des enfants, pas de mari,… J’étais dans une période de ma vie qui n’était pas la plus sécurisée. Je n’avais pas d’argent de côté, donc je partais sans filet, ce qui ne me posait pas de souci. Je n’ai pas grandi avec la notion de besoin de confort matériel. »

L’excitation me suffit à combler tout ça, et je suis convaincue que lorsqu’on n’a pas forcément les moyens de faire les choses, on s’en donne les moyens et on avance.
C’est aussi une question de tempérament. Je suis d’un naturel très optimiste et très opiniâtre. Quand je veux quelque chose, il faut vraiment s’y mettre à plusieurs pour me faire renoncer !

Est-ce que vous aviez des peurs avant de vous lancer ?
Très paradoxalement, non. Il y a pu avoir des difficultés, mais pas de peurs. Je préfère contrarier la peur par l’action.
Je crois qu’il faut tout faire pour bien préparer son projet et éliminer tout ce qui peut faire peur en amont, de façon à être entièrement consacré au projet et à sa construction.
C’est comme un sportif qui se prépare pendant des mois : si sur la ligne de départ du 100m il a peur, c’est mort. On se prépare aussi psychologiquement avant l’épreuve pour être entièrement tendu vers la réussite.

Reconversion
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Concept
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Comment vous êtes vous préparée pour vous lancer sans autre bagage que votre passion ?
Je pars du principe qu’on a toujours tout à apprendre, et que c’est l’une des choses les plus intéressantes qui nous est donnée dans la vie. On n’a pas les bagages pour tout. Je crois qu’il ne faut pas se sentir coupable ou se sentir faible par rapport à ça. Il faut surtout se donner les moyens de pouvoir acquérir les compétences nécessaires, et s’entourer de personnes avec les compétences pour le bon développement du projet.
J’ai eu la chance d’avoir le temps de préparer mon projet, d’y consacrer mes soirées et mes weekends, de caler mes idées, de faire en sorte que le projet me plaise et qu’il soit aussi viable et pertinent.
Une fois que le concept a été à peu près arrêté, j’ai commencé à travailler sur un business plan pour prendre la mesure de ce que ça allait représenter pour que le projet puisse exister et vivre sur la distance.
J’étais convaincue que ça allait se faire. Vous vivez de ça 24h/24. On ne parle plus que de ça, on en rêve la nuit, on en parle à tout le monde,…

« C’est le principe de l’entrepreneuriat. Il faut s’accorder ce droit à être obsédé et habité par son projet pour pouvoir le supporter et pour avoir le courage, l’audace, et l’acharnement de le réaliser. »

Quelles ont été les difficultés que vous avez eues à surmonter ?
C’était un changement de vie radical à 40 ans, tard dans la vie, avec des enfants à charge, donc une responsabilité concrète. Et c’est difficile d’être une femme entrepreneure. J’ai été confrontée à des banquiers qui me disaient : « Mais votre mari est d’accord ? Ça ne le dérange pas que vous montiez une boite ? ».
C’est aussi compliqué de financer un projet, d’autant plus quand il est innovant, ce qui est mon cas. Il n’y avait pas de projet comparable de cette envergure sur le marché. Il faut convaincre des banquiers qui ne connaissent pas forcément ce que vous faites. J’ai eu la chance de rencontrer des banquiers qui ont adhéré au projet, qui l’ont compris et qui m’ont accompagnée très concrètement, au-delà de la simple question du financement.
Ensuite, il y a le quotidien. Suivre un chantier, c’est compliqué, d’autant plus que je ne suis ni plombier, ni maçon !
Embaucher des personnes dans ce secteur-là, c’est compliqué sachant que c’est un secteur dans lequel il n’y a pas de chômage. Il faut travailler dur pour aller trouver les bons profils et les motiver pour nous rejoindre. Il faut aussi convaincre les producteurs. Aujourd’hui, on a 700 producteurs, éleveurs, et vignerons qui nous accompagnent. Il a fallu les convaincre au départ de nous suivre dans cette aventure.

Comment avez-vous fait pour surmonter ces difficultés ?
La vie se fait un jour à la fois. Je compare souvent la création d’une entreprise à la création d’un bébé. Heureusement, le jour où vous apprenez que vous êtes enceinte, vous n’avez pas le bébé dans les bras le lendemain matin. C’est indispensable pour vous laisser le temps de vous préparer.
Une entreprise, c’est pareil. Il faut du temps pour la construire, et pendant ce temps, ça mature aussi. On apprend à canaliser ses idées, à organiser les choses, et à les assimiler.

Finalement, la première Maison Plisson a vu le jour en 2015 avec déjà 50 salariés.
Ça parait beaucoup, mais ça va vite. On est ouverts 7j/7 de 8h30 à 21h, et il y a 11 métiers différents. Le boucher ne fait pas de pain, le boulanger ne découpe pas de charcuterie, donc ça fait une cinquantaine de personnes.
C’est chouette parce que je suis vraiment un chien de meute. Je ne suis pas du tout un loup solitaire. Pour moi, ça fait partie du projet et de mon plaisir au quotidien que de travailler avec une équipe. Je crois que c’est une des choses dont je suis le plus contente, c’est de créer des emplois, et de pouvoir créer un cercle vertueux avec nos valeurs.
Aujourd’hui, on est 125, et il y a 700 personnes qui fournissent les produits disponibles dans la Maison Plisson.

Et l’été dernier, vous avez ouvert La Maison Plisson 2 ?
Ça s’est fait de façon très organique. Quand la première maison a été ouverte, ça a fonctionné tout de suite. On s’est rendus compte très vite qu’elle était petite malgré ses 450m2, et surtout, on a commencé à recevoir des échantillons de produits qui avaient toutes les raisons d’être référencés chez nous. On a envisagé de faire une deuxième maison, en proposant quelque chose de plus central dans Paris et de plus grand pour référencer plus de produits, sans trahir ni nos valeurs, ni ce qu’est la Maison Plisson. C’est la suite logique et naturelle des choses.

Quelles sont les valeurs portées par La Maison Plisson justement ?
Remettre le bon sens et le plaisir dans l’acte de distribution alimentaire. Faire en sorte que les courses ne soient plus une corvée, et surtout que la santé soit considérée comme une priorité. Les valeurs sont strictement liées à la qualité et au respect des métiers, de la terre, des saisons, des personnes qui les font, des personnes qui les consomment et des personnes qui sont entre les deux, c’est-à-dire les équipes de la Maison.

Deux établissements ouverts en 3 ans, mais aussi un heureux événement ?
Oui, j’ai eu une petite fille en février 2018. Elle est arrivée au milieu du chantier de la Maison 2. Je l’ai eue à 46 ans, et je trouve que c’est une chance infinie de pouvoir avoir des enfants tard. Je n’ai jamais été aussi peu fatiguée, et je n’ai jamais été aussi heureuse de ma vie. Je crois qu’on devrait commencer à faire des enfants tard. On est plus serein, plus tranquille,… Ça a été génial d’avoir un bébé au milieu de cette tempête professionnelle.

Comment faites-vous pour tout gérer ?
Ni plus ni moins comme toutes les femmes ! On essaie de faire au mieux sans culpabiliser.

« Je suis contre la culpabilité, c’est trop facile et puis ça ne sert à rien. Donc j’essaie de faire au mieux, et d’y mettre tout mon cœur. C’est ce que j’essaie d’inculquer à mes enfants aussi. Je ne suis pas toujours là, je ne suis pas toujours disponible,… »

J’ai des enfants qui ont de 18 ans à 7 mois, ils sont 5 à la maison. Il y a des jours où on a tout bon : le sac de sport est prêt pour l’école, on a eu le temps de se maquiller, de se laver les cheveux, de repasser sa robe ; on est à l’heure aux rendez-vous, les mômes sont contents d’aller à l’école ; quand vous rentrez à la maison, vous avez le temps de préparer un super repas, de lire des histoires avant de dormir,… Et puis il y a tous les autres jours où vous allez être la pire maman de l’univers, la pire patronne de la terre, la pire copine de la planète, ou la femme la moins sexy pour votre mari. Il y a des jours avec et des jours sans.
Je ne suis pas toujours parfaite, loin s’en faut. J’essaie au moins de montrer à mes enfants qu’il ne faut pas avoir peur de ses rêves, et qu’il faut essayer de se réaliser en étant ce qu’on est, en étant ce qu’on a envie d’être. Si je peux au moins leur démontrer ça, j’aurais fait une bonne partie du boulot.

Quels sont vos moteurs dans votre vie professionnelle ?
Mon moteur principal c’est l’enthousiasme. La seule contrainte que je me donne réellement, c’est d’avoir envie d’aller bosser tous les matins. Et au-delà de mon envie personnelle, ce qui me porte le plus, c’est d’envisager que les salariés de la Maison Plisson aient envie de venir bosser tous les matins.
Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas une journée à perdre. Comme je ne peux jamais être sûre qu’aujourd’hui n’est pas ma dernière journée, je m’évertue de faire en sorte qu’elle soit à chaque fois vraiment chouette.

Qu’est-ce que vous avez appris au fil de votre reconversion ?
J’ai appris qu’il ne fallait pas avoir peur de ses rêves, que quand on veut quelque chose et qu’on s’en donne les moyens, on peut y arriver. Qu’il faut savoir demander de l’aide, qu’il ne faut pas avoir peur, qu’il ne faut pas se sentir coupable, qu’on ne peut pas être parfait, qu’il y a plein de gens pour vous aider,… j’ai appris qu’il fallait se contenter d’être soi-même, et faire de son mieux.

Un partage que vous aimeriez faire pour les femmes qui envisagent de changer de vie comme vous l’avez fait ?
Le seul conseil que je pourrais donner, c’est de ne pas changer de vie uniquement pour changer de vie. On change de vie quand on a un projet qui nous porte suffisamment pour qu’il devienne indispensable à notre bonheur.

« Posez-vous vraiment la question de savoir si vous avez un projet qui va être votre raison d’être. »

Le second conseil, c’est d’en parler beaucoup, de demander conseil, d’échanger, et de choisir les personnes avec lesquelles on va avoir ces échanges-là parce que tout n’est pas rose. Il y a des gens qui vont avoir peur pour vous et qui peuvent être très anxiogènes. Ça finit par polluer, et je crois qu’il faut s’entourer de personnes avec des ondes positives, des gens qui vous portent, qui vous soutiennent. C’est important de ne pas s’isoler, et de travailler, beaucoup, beaucoup, beaucoup. Ça ne tombe pas du ciel.

Et pour celles qui hésitent à franchir le pas ?
Que chacune s’enlève ce qu’on leur a mis dans la tête. Libre à chacune d’être ce qu’elle a envie d’être.
Il m’est arrivé de rencontrer des jeunes femmes qui me disaient: « Je rêve de faire tel projet, mais mon mari n’est pas d’accord. » À chaque fois, je leur répondais : « Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, c’est de changer de mari ! ».

« Tous les moyens sont bons pour être soi-même. Il ne faut pas accepter l’idée de devoir subir des freins. On n’a qu’une seule vie, il ne faut vraiment pas perdre ça de vue. »

INSPIRATION
Si vous voulez être heureux, soyez-le ! – Tolstoï
Françoise Sagan : une personne qui a toujours su nous faire penser que la vie devait être douce, fun, légère,… c’était très élégant de sa part quand on sait que cette femme n’a pas eu une vie aussi douce que ce que l’on pourrait penser.
Un livre de Desproges. J’aime son humour, son cynisme, son recul sur le quotidien. J’aime beaucoup le politiquement incorrect.
Besoin de personne de Véronique Sanson, et Perfect Day de Lou Reed.

La Maison Plisson :
La Maison Plisson est le premier concept entièrement dédié au bon sens et au plaisir dans l’alimentation à travers deux adresses : La Maison Plisson 1 située dans le quartier du marais, et La Maison Plisson 2, place du Marché Saint-Honoré.

Moteurs
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Amandine Teyssier
Amandine Teyssier
amandine-teys@hotmail.fr

Fondatrice Catalyz'Her : inspiration & empowerment pour accompagner les femmes dans leur {Rêv}olution professionnelle.

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