Léocadie, l’entrepreneuriat intime

Léocadie, l’entrepreneuriat intime

Rencontre avec Léocadie Raymond, co-fondatrice de Luneale, la marque d’hygiène féminine qui s’est donné pour mission de changer les règles. Multi-switcheuse, Léocadie revient sur le fil qu’elle a suivi pour se créer une vie professionnelle mêlant sens et utilité. Retour sur l’itinéraire d’une entrepreneure qui nous parle d’innovation, de co-création, d’impact et d’intuition.

12 min

Léocadie, quel a été ton parcours avant la création de Luneale ?
Plus jeune, je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire. Ça s’est vu dans mon parcours parce que j’ai été une multi-switcheuse. J’ai fait un Bac Sciences de l’ingénieur, puis je suis partie en prépa littéraire. Je suis entrée en fac de droit ensuite, mais j’ai abandonné après la licence. J’avais l’impression de juste apprendre et recracher un cours sans avoir à vraiment réfléchir.
J’ai donné des cours à des enfants dans des associations et puis j’ai commencé à travailler en intérim. À un moment, j’ai été embauchée par une société d’intérim très investie dans les RH. Ce poste m’a amenée à rejoindre Monster en tant que commerciale à Marseille.
Et puis j’ai décidé de monter à Paris. Pour moi, c’était la ville de tous les possibles. J’étais toujours commerciale chez Monster, puis dans d’autres startup, mais je n’y trouvais pas vraiment mon compte.

Qu’est-ce qui te manquait pour t’épanouir dans ton job ?
J’avais des collègues supers, j’étais dans des sociétés où j’avais des patrons qui apportaient un vrai plus dans leur secteur d’activité, mais c’était du marketing web.

« Ça manquait réellement de sens pour moi, de sens social, de sens sociétal. Je ne me sentais pas spécifiquement fière de ce que faisais. »

Et il y a autre chose : on te demande souvent d’être très spécialisé. C’était désagréable pour moi de me limiter à uniquement vendre, et de ne pas pouvoir proposer de nouvelles choses.

Ça a été quoi le déclic pour changer de vie ?
J’avais l’impression de ne pas être utile, et puis il s’est passé un truc de fou dans ma vie : j’ai eu un petit garçon ! Pour plein de femmes, c’est un vrai déclic dans la vie : on se pose des questions sur qui tu es, où tu vas, où est-ce que tu as envie d’aller.
Je trouve qu’en tant que parents, on a une grande responsabilité. De là découlent des remises en question de soi, de son mode de vie… Je me suis interrogée sur l’impact. Ça a été un déclic global de se dire : « Ok, quel monde j’ai envie de léguer à mon fils ? ».

Quelle a été la suite ?
Au retour de mon congé maternité, j’étais moins investie dans l’entreprise où je travaillais. Il y a eu un licenciement économique. Ça a été très difficile, avec une vraie remise en question de moi, de mes compétences,… mais finalement, ça a été la chance de ma vie ce licenciement.
Au départ, j’ai commencé à passer des entretiens dans des boîtes où je m’écroulais. Je fondais en larmes en entretien.

« Finalement, la conseillère qui me suivait m’a dit : « Léocadie, vous allez retrouver du travail dans le même secteur d’activité, mais les mêmes causes produiront les mêmes effets. Vous allez vous retrouver dans deux ou trois ans à ne pas être bien. » »

C’est à ce moment-là que tu t’es tournée vers l’entrepreneuriat ?
Oui parce que je me suis toujours nourrie de mes frustrations. Je voulais monter un concept store qui permette de créer du lien entre les générations.
J’étais très frustrée de ne pas pouvoir aller boire un coup avec mon fils parce que dans un bar, j’embêtais tout le monde, mais dans un parc, c’était moi qui m’ennuyais.
J’avais rédigé un business plan, cherché les financements, j’avais le lieu, j’avais tout. J’ai tout lâché et j’ai ré-orienté totalement mon projet vers les cups menstruelles.

Pourquoi ce virage ?
Au départ, je me posais des questions sur le retour de couche après ma grossesse. Ma sage-femme m’avait dit qu’elle avait des patientes qui utilisaient la cup et qui en étaient ravies. Je me suis renseignée, j’ai essayé, et très vite, je me suis dit : « Pourquoi j’ai attendu 32 ans ? Pourquoi c’est si confidentiel ? ». Je comptais vendre des cups au sein de mon concept store, mais en fait, la cup ça a été une vraie rencontre. Je me suis dit : « C’est ça qu’il faut que je fasse. Ça réunit tout, ça a du sens, c’est passionnant ». Finalement, j’ai suivi cette opportunité et j’ai laissé tomber le projet du concept store.

Comment prend-on la décision de lâcher un projet à un stade avancé pour suivre une autre idée ?
Il y a une différence entre la persévérance et l’obstination. Il faut rester toujours les oreilles, les yeux et le cœur ouverts. C’est un chemin, un fil que l’on suit.
Thomas, un ancien collègue, est devenu mon associé. S’il n’y avait pas eu Thomas, je n’y serai pas allée parce que je ne connaissais absolument rien au secteur, et je ne me sentais pas légitime.

« En tant que femmes, je trouve qu’on a souvent des pensées limitantes. On se dit qu’on n’est pas capables. »

Thomas est une personne qui empouvoire beaucoup, qui te dit : « Tu es capable. Tu peux le faire. Même si tu crois que tu ne peux pas le faire, en fait, tu sais le faire ».

Comment ont réagi tes proches lorsque tu as décidé de créer Luneale ?
Je pense qu’ils ont eu peur pour moi en se disant : « C’est une switcheuse. Est-ce qu’elle va tenir sur la durée ? Est-ce que ça n’est pas une passade ? Est-ce que ce marché existe ? ».
Surtout que les cups, personne ne connaissait il y a 4 ou 5 ans. Donc c’était se lancer sur un produit qui n’était pas connu, dans un secteur hyper tabou, où les géants sont de vrais mastodontes. Je me suis un peu lancée dans le vide, mais ça, tu ne le réalises pas au départ.

Switcheuse
Innovation

Tu peux revenir sur les débuts de Luneale ?
Au départ, on s’est dit qu’on allait faire des cups sans envisager qu’on pourrait les faire différemment.
On a choisi de travailler avec des sages-femmes et des utilisatrices en partant de ce constat : « La cup, c’est génial, mais ça n’a pas bougé depuis les années 30. Comment nous on peut l’améliorer alors qu’on ne vient pas de ce secteur-là ? »
Quand on a fait les tables rondes avec les utilisatrices, toutes nous disaient : « Quand je m’assieds ou quand je fais du sport, la tige me gêne. » Les sages-femmes nous ont dit qu’il ne fallait pas tirer sur la tige. C’est un guide vers la base de la cup pour la pincer et la retirer. Si tu tires dessus, tu crées un effet ventouse qui à la longue peut être préjudiciable pour les organes.
On s’est dit : « Ça n’est pas utile, ça induit une mauvaise manipulation, et c’est inconfortable. Qu’est-ce qu’on fait ? On supprime la tige ». On a alors travaillé sur une zone de préemption qui est beaucoup plus intuitive parce que tu es obligée de la pincer. En termes de confort, tu ne la sens absolument pas. On n’a pas réinventé la roue, mais personne n’y avait pensé.

Comment est-ce que tu expliques le fait que vous ayez réussi à innover avant tout le monde ?
Le brevet initial date de 1932, puis il est tombé dans le domaine public. Moralité, tout le monde utilise ce brevet-là et tout le monde reproduit la même chose en se disant que ça fonctionne. On ne pensait pas que des grosses sociétés puissent ne pas avoir innové dans le secteur, et que nous, on arriverait à un résultat.
Je pense que personne n’avait fait ce travail préparatoire avec des utilisatrices et des sages-femmes.
On a confié ce travail à un ergonome, et on est arrivés avec une cup qui est vraiment différente. On a fait faire des moules, ce qui coûte beaucoup d’argent. On a distribué les 70 premières cups à des utilisatrices en se disant : « Mon Dieu, pourvu que ça fonctionne parce que si ça ne fonctionne pas, on est morts ! ».
On a attendu 1 mois ou 2 avant de recevoir les questionnaires remplis par les utilisatrices. Le principal retour, ça a été : « Mais pourquoi personne n’y a pensé avant ? ». Finalement on a amené un vrai plus en termes d’ergonomie donc on a déposé un brevet en France puis à l’international. Ce qu’on a créé de toutes pièces avec peu d’argent au départ, c’est devenu plus grand que nous.

Finalement, ne pas venir du secteur a été un atout pour vous ?
Avec le recul, oui. On a fait plein d’erreurs, mais ça nous a permis d’apprendre.

« Si on était venus du secteur, peut-être qu’on aurait eu des à priori. »

On aurait moins cherché à consulter, à s’informer largement auprès de sages-femmes qui ont été très impliquées dès le début, de gynécologues, du milieu de la period sphere avec des associations et des militantes qui nous ont beaucoup aidés.

Cinq années après ses débuts, où en est ton entreprise ?
On est maintenant une équipe de 7. On continue à co-construire avec la communauté pour nous améliorer. On vient de lancer une mousse intime suite aux retours de nos utilisatrices. Elles nous disaient qu’elles lavaient leur cup avec du savon. La compatibilité de la cup et du savon n’était pas garantie, et il y avait le risque que des résidus de savon se retrouvent à l’intérieur de la muqueuse. Si tu augmentes le PH à l’intérieur de la muqueuse, tu augmentes le risque de mycose. On a orienté nos utilisatrices vers des savons avec un PH bas. En consultant les compositions de ces produits, on s’est rendu compte que ça n’était pas idéal. Plutôt que d’orienter les utilisatrices vers un produit qui ne nous satisfait pas complètement, autant créer le nôtre. Donc on a fait notre propre mousse d’hygiène intime qui est cup-friendly et qui a été testée pour l’usage avec la cup.
On a 3 produits qui vont sortir l’an prochain et qui correspondent à des questions qu’on nous pose et pour lesquels on est insatisfaits parce qu’il n’existe pas de réponse optimale sur le marché.

C’est quoi ton moteur dans l’aventure Luneale ?
Le plus gros moteur, c’est l’utilité.

« J’ai besoin d’être utile, de faire quelque chose qui a du sens, et d’améliorer l’existant. Je ne pourrais pas m’en passer. »

Être utile au niveau social, sociétal, écologique, c’est hyper important.
Il faut savoir que les femmes consomment en moyenne 290 protections périodiques par an par femme. En France, il y a entre 15 et 16 millions de femmes réglées. On a fait le calcul sur ces protections jetables qui sont emballées et sur-emballées, ça revient à trois Tour Montparnasse par an. Trois Tour Montparnasse tous les ans qui sont jetées. Une protection périodique met 500 ans à se biodégrader. Et là je ne parle que de la France, donc niveau mondial, c’est absolument dingue.

Est-ce que c’est difficile d’entreprendre dans ce secteur « intime » ?
Côté financement, on a la chance d’avoir un marché qui représente la moitié de l’Humanité. Quand tu parles de ça à une audience de financiers ou de business angels, ils voient le potentiel.

« La moitié de l’Humanité a ses règles pendant 40 ans de sa vie et doit trouver une solution pour les gérer. Nous on a vraiment la conviction de la cup et de son utilité. »

Tout le monde ne va pas passer à la cup, il y a des tampons bio, des culottes menstruelles, des serviettes lavables,… il y a vraiment beaucoup de choses qui sont en train de se passer alors que jusqu’il y a peu, il n’y avait que 2 ou 3 marques aux mains de 2 ou 3 groupes et c’est tout.
On évolue dans un secteur où il y a beaucoup à faire. Il y a à faire sur la réappropriation du corps des femmes, sur la santé, sur l’écologie. C’est resté tabou pendant des années. Le tabou est en train de tomber. Il y a quelque chose qui est en train de se passer au niveau mondial, la reprise de pouvoir du féminin. Avec le nombre de comptes Instagram, de livres, de blogs sur les règles, je pense qu’on devient toutes plus attentives.

Quelles sont les qualités pour réussir dans l’entrepreneuriat selon toi ?
Croire en ce que l’on fait, c’est indispensable. S’entourer. Et ça suffit. Si tu crois en ce que tu fais et que sais t’entourer des bonnes personnes, c’est déjà énorme.
Savoir se remettre en question aussi, ne pas être rigide. Ne pas être trop souple non plus, sinon tu n’arrives pas à trancher et il faut prendre des décisions pour avancer.

Est-ce que l’intuition joue un rôle particulier pour toi ?
J’ai toujours fonctionné à l’affect et à l’intuition. L’association avec Thomas s’est faite de façon très intuitive. L’équipe qu’on a recrutée, ça s’est fait à l’affect.

« Je sais qu’il ne faut pas piloter une entreprise à l’affect, et en même temps, je m’en fiche. Je pense que ça peut fonctionner comme ça. »

L’intuition, c’est le premier déclic. Garder les yeux ouverts, essayer de voir les signes, d’écouter son cœur… finalement, je crois que c’est ce qui me manquait dans ma carrière précédente. On ne laissait pas s’exprimer mon cœur ou mes envies, et c’est ça qui me bridait.

Qu’est-ce que tu as appris depuis que tu as changé de cap ?
Tellement de choses ! J’ai appris à faire confiance aux autres parce que je suis quelqu’un d’assez control freak, mais tu ne peux pas tout gérer seule. Avoir des gens en qui tu as confiance, à qui tu peux confier des choses, c’est super.
On a vraiment une équipe qui est assez incroyable avec des gens qui viennent de tous horizons. C’est un vrai bonheur d’avoir réussi à former cette équipe alors qu’on est tout petit.

Comment est-ce que tu manages ton équipe ?
On a embauché des personnes qui vibrent, qui sont passionnées par le sujet, et qui s’auto-gèrent. Je ne suis personne pour trop les cadrer. Je pense que les gens donnent le meilleur d’eux-mêmes quand ils se sentent libres. Je préfère avoir quelqu’un qui est heureux d’être là et productif quand il est là, plutôt que d’avoir quelqu’un qui fait du présentéisme.
Je ne me vois pas comme patronne, mais plutôt comme un membre de l’équipe. On est dans une logique assez démocratique, même dans notre prise de décision. Tout le monde peut s’exprimer y compris sur des sujets qui ne sont pas dans leur périmètre. Cette dynamique-là est hyper importante.

Luneale est aussi engagée auprès des femmes. Tu peux nous en dire plus ?
L’association Règles Élémentaires collecte des protections périodiques pour les femmes dans la rue. On s’est rapprochés d’eux quand on a créé Luneale. Parmi nos utilisatrices qui passent à la cup, 9/10 abandonnent les protections périodiques jetables. On a décidé de collecter leurs protections inutilisées pour les donner à Règles Élémentaires. On commence aussi à faire des interventions dans des centres d’hébergement et des foyers pour parler de la cup et voir si certaines de ces femmes sont prêtes à essayer.

Quel partage aimerais-tu faire avec les femmes qui voudraient se lancer ?
Il y a plein de moyens de tester son idée. Il ne faut pas avoir peur de parler de son projet. Parles-en et tu vas avoir des idées auxquelles tu ne pensais pas. On est vraiment dans une logique d’itération.

« Co-crée avec les autres parce que seul, on n’avance pas très bien et on va parfois dans la mauvaise direction. Nourris-toi et garde les yeux ouverts. »

Si ton idée est bonne, les feedbacks vont te donner du courage. Si elle n’est pas bonne, tu vas pouvoir la perfectionner au contact des autres.
Si vraiment tu portes ça en toi, ce cheminement te sera utile. J’avais monté 3 ou 4 business plan avant de me lancer. Je n’avais jamais osé parce que j’avais la sécurité, le salaire,… et puis un jour, tu as l’idée, l’envie, et peut-être les conditions matérielles qui te permettent de le faire. Tu vas faire un petit pas, puis un autre petit pas, et finalement tu vas te rendre compte de tout ce que tu as accompli. Et puis, ça vaut le coup d’essayer !

INSPIRATION
Souvent tu as l’impression de faire des petites gouttes dans l’océan, mais finalement, l’océan, c’est juste une multitude de petites gouttes.
Lauren Bastide avec La Poudre, Elise Thiébaut et Raphaël Glucksmann
Don’t stop me now de Queen.

Luneale :
Co-fondé par Léocadie Raymond en 2014, Luneale est une marque d’hygiène féminine. La marque a créé la première coupe menstruelle ergonomique sans tige. Sa coupe menstruelle made in France s’accompagne également d’une mousse cup-friendly pour l’hygiène intime.

Intuition

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Amandine Teyssier
Amandine Teyssier
amandine-teys@hotmail.fr

Fondatrice Catalyz'Her : inspiration & empowerment pour accompagner les femmes dans leur {Rêv}olution professionnelle.

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