Dipali, un switch radical vers les ONG internationales

Dipali, un switch radical vers les ONG et l’international

Rencontre avec Dipali,  33 ans, membre de l’ONG BirdLife International à Accra, au Ghana. Son histoire, c’est celle d’un début de carrière en apparence réussi, et pourtant très mal vécu.
En 2010, elle a tout plaqué et entamé son grand switch. Le début d’une nouvelle vie qui s’épanouira à l’international.

12 min

Dipali - Interview Switcheuse - Catalyz'Her
Débuts
Dipali - Interview Switcheuse - Catalyz'Her

Quand tu étais petite fille, est-ce que tu avais identifié une envie de métier?

Petite, je voulais faire de l’humanitaire. En grandissant, je me suis rendu compte que ça n’était pas facile d’accès, et que je risquais d’être très souvent confrontée à des situations difficiles. Du coup, j’ai fait Sciences Po parce que je me suis dit que ça ouvrait à tout.

A 20 ans, j’ai fait un an d’études en Inde, et j’ai vu des gens qui n’avaient rien, ou un revenu tellement bas qu’ils ne pouvaient pas choisir leur vie et réaliser leurs rêves. Ca m’a fait dévier du chemin ONG pour privilégier un job qui me permette d’être bien financièrement. Après Sciences Po, j’ai fait un Master à Dauphine, en alternance chez IBM à Paris.

Comment s’est passé ton début de carrière?

Au début, j’avais l’impression que je ne savais rien faire! C’est ce qui m’a donné envie de rester, je voulais me prouver et leur montrer que je n’étais pas nulle! Après quelques mois, on m’a confié la gestion d’un projet avec des équipes basées en Inde. Ca a été le déclic: je suis devenue la spécialiste des projets avec l’Inde. La première année, ça me plaisait plutôt bien: j’apprenais plein de choses, je devenais de plus en plus professionnelle.
Même si éthiquement, ça ne me plaisait pas et ça ne me correspondait pas, je me disais qu’il ne fallait perdre cette opportunité.

Mais rapidement, ça a quand même commencé à coincer?

Je travaillais dans le secteur des banques et de l’assurance… pour moi, ça ne passait pas. Pendant les réunions d’équipe, on ne parlait que de turnover, d’argent,… L’absence de considération éthique commençait à me bouffer. Je faisais des semaines de 60 à 80h, je n’étais pas bien à Paris, le manque de nature, le fait d’être tout le temps pressée et entourée de gens stressés. Au bout d’un an, j’ai commencé à faire des insomnies, à faire des malaises dans le métro, à avoir des problèmes d’oreille interne. Tous les dimanches soirs, j’avais des palpitations et je ne fermais pas l’œil de la nuit.

Et comment a évolué la situation?

J’étais dans mon mal-être, j’avais pris 10kg, j’étais tout le temps malade… mon médecin m’arrêtait quelques jours, et ça me faisait culpabiliser parce que je n’avançais pas dans mon travail. A cette période, j’ai commencé à désirer à avoir un cancer pour pouvoir dormir et me reposer. Je ne me suis même pas rendu compte que ça n’était pas normal de penser comme ça. Sauf que je me suis dit que le cancer, je pourrais m’en remettre et qu’il faudrait retourner bosser. Alors j’ai commencé à penser sauter de mon balcon. Là, j’ai réalisé qu’il y avait un vrai problème. A l’époque, personne n’a tiré la sonnette d’alarme ou mis le mot « dépression » sur ce que je vivais.
Mon mari me disait qu’il fallait que je change, mais ça me faisait paniquer. Je me disais: « Je change pour faire quoi? ».

J’ai commencé à passer des entretiens pour des postes similaires, mais je savais que ça ne changerait rien. Ca aurait même été pire parce que ça signifiait recommencer à zéro, travailler encore plus pour me faire une place. On a envisagé de changer de ville, mais à nouveau, je voyais que ça ne me convenait pas. Tout ça, c’était des modifications d’axe de 5%, et je sentais qu’il me fallait une vraie rupture.

Qu’est-ce qui te retient à ce moment-là ?

« Je me disais que tant que je n’avais pas de vraie solution, je ne pouvais pas partir. Mais j’étais dans un tel mal-être à ce moment-là que je n’arrivais même pas à exprimer des rêves, des envies ».

Ce qui m’a bloquée, c’était aussi la peur d’être seule. Mon mari avait un poste qui lui plaisait à Paris, il ne voulait pas quitter la France. Je ne me voyais pas partir sans lui, je ne m’en sentais pas capable. Il me disait aussi que pour me réorienter, je devais faire des formations, et je n’en avais pas du tout envie. Je voulais travailler dans l’humanitaire, ou dans une ONG, mais j’avais l’impression de ne pas avoir les bonnes qualifications, les bonnes études, ou la bonne expérience professionnelle pour y parvenir.

J’avais aussi peur du fait de ne pas avoir de revenus. Je me disais que je ne pouvais pas voyager seule et sans argent. J’ai passé 6 mois totalement dans le brouillard et la panique, à avoir le sentiment d’être dans une impasse et à me dire que je ne pouvais pas sauter si je n’avais pas tout de suite quelque chose à quoi me raccrocher.

Comment est venu le déclic ?

Le jour où j’ai failli mettre à exécution mon plan de sauter du 5e étage, je me suis dit qu’il fallait que je prenne une décision, sans penser à la suite. Tout ce qui comptait, c’était de changer. Quelqu’un m’a parlé du congé sans solde. J’étais éligible parce que je venais juste d’avoir trois ans d’expérience dans l’entreprise. Tout s’est décidé en moins de 24h. Mon manager a fait le nécessaire parce qu’il voyait que je n’étais pas bien.

J’ai fait ma demande un vendredi, le mardi suivant, j’avais les papiers en main disant que j’avais 1 an de congés sans solde. J’étais totalement paniquée, mais j’ai aussi commencé à me sentir soulagée parce que j’avais pris une décision, et c’était vraiment ça le plus important. Et je savais qu’au bout d’un an, je pourrais toujours revenir, j’avais une solution de repli. A ce moment-là, j’ai décidé de partir faire 3 mois de volontariat en Inde.

Déclic
Switch
Dipali - Interview Switcheuse - Catalyz'Her

Quelle a été la réaction de ton entourage ?

L’annonce à mes parents s’est très mal passée. Mon père m’a dit: « La vie, c’est pas fait pour s’amuser. La vie c’est: tu bosses, et après quand tu seras à la retraite, tu feras ce que tu veux. ».

Pour mes parents, c’était une chance de travailler chez IBM. Pour eux, j’avais hyper bien démarré ma carrière, et ils ne voulaient pas perdre le côté prestige. A leurs yeux, c’était irresponsable de partir, c’était égoïste de laisser mon mari à Paris,… J’avais anticipé et choisi de leur annoncer ma décision une fois que tout était acté, avec les différents papiers signés et en ordre.

Et donc, tu es partie seule en Inde. Nouveau déclic ?

Cette expérience en ONG a été mitigée. J’étais seule dans un village perdu sans électricité, je ne parlais pas la langue, il y avait finalement peu de travail à faire… mais ce qui était vraiment bien, c’est que j’ai appris à être seule, et je me suis rendu compte que je me sentais mieux dans mon village paumé au fin fond de l’Inde, que dans mon confort parisien. J’ai commencé à me dire que je n’allais pas rentrer. Je rêvais de voyager, de faire du développement plutôt que de l’humanitaire. Mon projet a alors commencé à s’affiner étape par étape.

J’ai postulé à l’Agence Française de Développement à New Delhi. A Paris, j’avais candidaté 6 fois pour eux, sans succès. Et là, j’ai décroché un CDI en contrat local à New Delhi, pour gérer des projets environnementaux. Sur le coup, quasiment personne ne m’a félicitée! Les premiers mois ont été durs. J’avais rêvé que j’allais me faire des amis en 5 minutes, que tout irait super bien, que j’aurai à faire zéro effort, et que le poste serait génial,… Je me suis retrouvée toute seule dans une ville que j’avais totalement idéalisée, je ne m’étais pas rendue compte à quel point ça allait être dur d’être confrontée à la différence entre le rêve et la réalité.

Et puis j’ai trouvé une super collocation et des collègues en Volontariat International géniaux, et ça aidé à tout débloquer. Au bout de 3 mois, mon CDI s’est confirmé, et là, je me suis dit que j’avais réussi.

« Tout ça ne me semblait même pas imaginable un an auparavant. Un an avant, j’étais en dépression, sans solution, et là, j’étais en CDI à New Delhi avec l’Agence Française de Développement ! ».

J’ai envoyé ma lettre à IBM pour dire que je ne reviendrai pas.
Je me suis rendue compte que c’était la vie que je voulais, pas forcément encore le poste que je voulais,… ça n’était pas un absolu, mais une première étape dans la bonne direction.

Comment tu t’es sentie ? Qu’est-ce que cette étape t’a appris sur toi ?

J’ai réalisé que j’étais beaucoup plus adaptable, capable et forte que je ne le pensais. Je me sentais super bien en Inde, je me faisais des amis facilement ; c’est de cette confiance là dont j’avais besoin, et que j’avais totalement perdue à Paris. On me disait que j’étais devenue lumineuse, radieuse. J’ai vraiment eu besoin de cette première étape sur le plan personnel, de voir que j’avais réussi seule, sans soutien, sans contact, à intégrer l’organisation que je voulais, que j’avais pris le risque de partir seule. J’ai compris que je pouvais être la personne que je rêvais d’être.

Malgré tout, après plus d’un an à ce poste, je suis rentrée en France pour essayer de sauver mon couple. Mon mari avait trouvé du travail à Lyon, où il avait déménagé pour moi, pour m’éviter le retour à Paris. J’ai passé 5 mois à envoyer des candidatures partout, y compris pour des postes moins qualifiés. J’ai tout tenté, mais mes candidatures ont toutes été rejetées. Là, je me suis dit: « Ok, j’avais un CDI à l’Agence Française de Développement à New Delhi, et là je me fais jeter de partout. Ca suffit. »

Je continuais à m’enfoncer,… J’étais tellement bien quelques mois avant, et là, j’étais à nouveau embourbée, déprimée. La confiance que j’avais acquise, je l’avais à nouveau totalement perdue. Ca n’est pas parce que tu as eu une victoire que ce sera toujours des victoires. Je venais d’avoir 30 ans, est-ce que j’étais prête à divorcer et repartir seule, sans emploi? Ma peur prenait le pas sur tout, mais j’ai compris que ça ne valait pas le coup d’être dans une relation si elle ne me permettait pas de vivre la vie que moi je voulais. Alors j’ai acheté un aller simple pour la Nouvelle-Zélande. J’adore la nature et j’avais toujours rêvé de ce pays. Je suis partie le 13 février 2013.

Comment s’est passé ce nouveau départ en Nouvelle-Zélande ?

Je suis arrivée là-bas et je ne connaissais personne. Je n’avais aucune piste pour du travail. Les premières opportunités professionnelles, c’était pour des postes semblables à ce que je faisais chez IBM, et c’était hyper bien rémunéré. Après plusieurs mois de chômage, j’ai hésité. Mais finalement, je me suis dit que je n’avais pas fait tout ça pour retourner au point de départ. Je voulais faire quelque chose qui me corresponde vraiment.

En moins de 3 mois, après du volontariat dans diverses organisations environnementales, j’ai décroché un CDI dans une organisation pour laquelle j’avais toujours voulu travailler, Oxfam. Le poste était bien, il m’a permis de voyager dans des pays magnifiques, d’obtenir des responsabilités, d’évoluer professionnellement. J’ai alors eu la certitude que j’étais capable de décrocher un poste qui me correspondait n’importe où. Après deux ans à ce poste, je suis partie à Dakar au Sénégal, toujours pour Oxfam. Et depuis un an, je suis au Ghana et je travaille pour BirdLife International, une ONG de protection de la biodiversité. J’aide et forme les organisations de la société civile à gérer des projets environnementaux à travers l’Afrique, chose que j’aurais cru impensable il y a trois ans.

En fait, je vois que chaque expérience m’a servi. IBM, en termes de méthodes et de rapidité de travail, de professionnalisme, de rigueur… ça m’a tout appris. Plus tard, les longs mois de chômage m’ont permis de voir que j’étais solide dans mes convictions.

« Je partais en pensant ne pas avoir la bonne formation ou la bonne expérience professionnelle pour intégrer les ONG qui me faisaient rêver… et finalement, sans avoir eu à faire de formation complémentaire, j’ai obtenu des postes dans toutes ces organisations, en Inde, en Nouvelle-Zélande et maintenant en Afrique ».

J’ai pu travailler sur des missions très variées ces dernières années: projets de protection des forêts et de la biodiversité, efficacité énergétique, gestion de projets, levée de fonds, business development,… Aujourd’hui, je me dis que mon parcours fait totalement sens, et que j’ai su en tirer profit.

Liberté
Dipali - Interview Switcheuse - Catalyz'Her
Autonomie
Dipali - Interview Switcheuse - Catalyz'Her

Avec un peu de recul, quel regard portes-tu sur ton parcours ?

Quand j’ai quitté IBM il y a 7 ans, je n’aurais jamais imaginé devenir qui je suis aujourd’hui. Je me trouve beaucoup plus riche en tant qu’individu, et je suis même plus fière de ce que j’ai accompli en termes de développement personnel que de carrière. C’est arrivé au fur et à mesure, au travers des choix de vie que j’ai faits, des personnes que j’ai rencontrées. J’ai dépassé mes deux plus grandes peurs: celle d’être seule, et celle du voyage.

Le plus dur, c’est de faire le premier pas. Une fois que tu l’as fait, que tu te rends compte que tu as eu le courage de le faire, et que tu t’en sors, tu développes une confiance en toi qui va te servir de moteur.
Très régulièrement, je me fais la liste mentale de tout ce dont je suis fière, et de ce que j’ai réussi à accomplir seule. Ca regroupe plein de trucs différents… et ça m’aide à continuer à avancer. Se dire que tu peux tout réussir à partir du moment où tu te lances, et où tu te donnes les moyens de réussir.

Mon moteur, c’est l’envie de découvertes, de voyages, d’aventures… et je vois que je peux combiner une vie de voyage avec une vie éthique et des réussites professionnelles. Je travaille aujourd’hui sur les projets que j’avais rêvé de mettre en place il y a 20 ans.

Quels conseils aimerais-tu partager avec les femmes qui envisagent de quitter leur carrière actuelle ?

Un des plus gros freins au changement pour moi, c’était de me dire que je ne pouvais pas partir si je n’avais pas de projet défini pour la suite. Mais ça n’est pas vrai. Quand tu n’es pas bien, tu ne peux pas rêver. Même sans rien à la clé, il faut se dire qu’on a les ressources pour réussir.
Il a fallu que je parte pour que je commence à vraiment me demander ce que je voulais moi. Quand tu quittes quelque chose, il faut voir quels compromis tu es prêt à faire, et être capable de prendre de vrais risques. C’est la même chose vis-à-vis de l’argent. En fait, on peut vivre avec beaucoup moins que ce qu’on s’imagine.

Je crois qu’il faut aussi savoir être patient, et se dire que ce n’est pas parce qu’on a pris un gros risque que ça va payer tout de suite.

Comment maintenir son cap malgré les doutes, les peurs ?

On peut avoir peur de ne pas avoir pris les bonnes décisions, mais il faut se laisser le temps de voir où ça nous mène. Si tu as l’impression de ne pas progresser, de faire du sur-place ou même pire, de revenir en arrière, c’est pas bon. En revanche, si tu vois que tu apprends et que tu progresses, je pense que ça vaut le coup d’explorer jusqu’où tu peux aller.

« Parvenir aussi à reconnaitre si c’est juste difficile, ou si ça n’est pas fait pour toi. J’ai l’impression qu’on confond souvent les deux. Ca n’est pas parce que c’est difficile que ça n’est pas un bon choix pour toi ».

Pour faire la différence, c’est utile d’apprendre à écouter son corps. Ces dernières années, je n’ai jamais eu les problèmes de santé que j’avais à Paris.J’ai souvent eu peur et souffert de la solitude, et c’était difficile, mais je n’ai jamais retrouvé le mal-être et ce sentiment d’être perdue que je vivais en France. Quand je ne me sens pas sereine au quotidien, désormais je prends le temps de m’interroger pour savoir ce qui ne va pas, et vers quoi ça me pousse.

Par ailleurs, aucune prise de décision n’est immuable. Souvent, on se dit que pour réussir, il faut prendre une décision et ne pas en dévier. Je pense que ça n’est pas vrai. Mes choix ont varié, et je me suis toujours laissé cette flexibilité de me dire que si ça ne me convient pas, je peux changer. Ca ne veut pas dire de laisser tomber à la moindre difficulté, au contraire.
Pendant longtemps, je m’étais focalisée sur l’environnement, et puis je me suis dit que le développement, ça pouvait finalement m’intéresser. Ce sont de petits réajustements. Il ne faut pas être absolu. Sans compter que les envies changent au fil du temps.

Tout ça permet d’apprendre ce que l’on veut et ce dont on est capable. Pour avoir confiance en soi, il faut se dire: « J’ai fait ça, ça et ça,… des choses que j’ai faites et dont je me sentais incapable ». Se nourrir de ce sentiment de réussite, c’est ça qui porte vraiment, beaucoup plus que ce que te diront les gens. Et se rappeler que les gens qu’on prend comme modèle, c’est juste des gens normaux qui se sont lancés.

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Amandine Teyssier
Amandine Teyssier
amandine-teys@hotmail.fr

Fondatrice Catalyz'Her : inspiration & empowerment pour accompagner les femmes dans leur {Rêv}olution professionnelle.

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