Marie, ex salariée devenue créatrice de mode engagée et consultante

Marie, ex salariée devenue créatrice de mode engagée et consultante

Rencontre avec Marie Beauchesne, 27 ans, qui après ses études et un premier job en agence de pub, a décidé de se lancer dans l’entrepreneuriat. Fondatrice de la marque féministe et slow-fashion Ypsylone, Marie est aussi consultante en innovation et communication en freelance. Retour sur son engagement entrepreneurial, et l’équilibre qu’elle a trouvé grâce à sa vie de slasheuse.

9 min

Marie Beauchesne, entrepreneure engagée slasheuse - Catalyz'Her
Mode
Marie Beauchesne, entrepreneure engagée slasheuse - Catalyz'Her

Marie, est-ce que c’était un rêve de petite fille de créer ta marque de mode ?

Quand j’étais petite, je n’avais aucune vision de ce que je voulais être plus tard. Ce qui est sûr c’est que je ne rêvais pas d’être entrepreneure. Je viens d’une famille où il n’y a que des profs ou des médecins. Le secteur privé en tant que tel c’est déjà un sujet, alors entrepreneur…

Ma mère m’a offert une machine à coudre quand j’avais 20 ans. J’ai commencé à faire des créations pour moi et mes copines. En partant à New York après mes études à Sciences Po, j’ai embarqué ma machine à coudre avec moi. J’ai continué à faire de la mode là-bas, c’était un passe-temps et un moyen d’apprendre autre chose.

De retour en France, je travaillais en agence de pub et je savais que ça n’était pas un métier pour moi, du moins en France. Je n’avais pas fait toutes ces études pour pondre des powerpoints à la chaîne. J’avais envie de continuer à apprendre. J’ai commencé à prendre des cours du soir à la Mairie de Paris : en couture, stylisme, et création de projet dans le stylisme.

Quel rôle a joué le féminisme dans le projet Ypsylone ?
Je suis féministe depuis toujours. Dès la cour de récréation, je ne comprenais pas la différence de traitement entre petites filles et petits garçons. Si tu te fais soulever la jupe c’est normal, mais si tu fous une claque au garçon en face parce que t’as pas envie, ça n’est pas normal.

J’avais un rapport ambivalent à la mode parce que pour moi, de la création jusqu’au produit fini, rien ne va ! On part de silhouettes longilignes avec un ratio tête corps qui va de 1/12 à parfois 1/16 ce qui est aberrant. La réalité anatomique c’est généralement 1/8 ou 1/9.
Ensuite tu as le casting du mannequin, puis les retouches Photoshop, et enfin le rythme des collections qui viennent très vite démoder les collections précédentes.

J’ai commencé à m’intéresser à la représentation des femmes dans la mode. Il y a eu plein de petits déclics, notamment l’exposition d’un grand couturier au palais Galliera. Des créations sublimes mais le discours du créateur était « je sublime les femmes ». Les créations étaient sur des bustes taille 32-34 avec des jambes d’1.50m.
Je ne peux pas entendre ça ! Tu peux dire que tu sublimes un fantasme de la femme, mais pas la femme parce que ce truc-là, ça n’existe pas. Ce discours était choquant pour moi.

C’est en 2014 que j’ai commencé à travailler sur Ypsylone en parallèle de mon job en agence.

« L’entrepreneuriat, c’est un bon moyen de faire changer les choses et le monde, un moyen autre que la politique, parce que tu as un impact sur le quotidien ».

Même si je ne viens pas de la mode à la base, j’avais envie d’y aller pour passer par l’action et pas uniquement par le discours.
La mode fait partie du problème, et si je continue à critiquer la mode en permanence, finalement je ne fais pas avancer le débat. La mode juste pour la mode, je n’en aurai pas fait un projet aussi important dans ma vie.

Au début, le projet allait loin : l’idée c’était de traduire la personnalité des femmes à travers le vêtement. J’avais mis en place tout un processus de tests de personnalité pour définir qui tu es, ce que tu as envie d’être, comment les gens te perçoivent… C’était très complexe et pas du tout scalable. Finalement, ce que j’ai gardé dans Ypsylone, c’était ce qu’il y a de plus important pour moi : arrêter de montrer des femmes qui ne parlent pas.

A quel moment as-tu décidé de te lancer pour de bon ?
Je m’étais dis que je me laisserai entre 6 mois et 1 an pour tester et voir si ça pouvait marcher. En avril-mai 2014, j’ai commencé à penser quitter mon agence. Quelques mois après, mon père est mort. Ce genre de chose te rappelle que la vie est trop courte pour faire des choses que tu n’aimes qu’à moitié.

Après, c’est de l’inconscience totale ! Il y a plein de challenges auxquels j’ai été confrontée par la suite et auxquels je n’étais pas préparée. Je n’avais aucune notion d’entrepreneuriat ou de business. J’ai appris sur le tas.
Quand j’étais sur le prototypage sans avoir de site web, certains fournisseurs ne répondaient même pas. Quand j’ai eu le site en ligne, c’était plus simple parce que j’avais une forme d’existence. J’ai aussi été confrontée à une forme de misogynie dans la production qui est très souvent gérée par des hommes, entre discours paternalistes, et ceux qui me balançaient des prix ahurissants en me disant : « C’est un prix d’ami ! »
Comment tu t’en sors : système D ! Le fait d’avoir une connaissance technique suffisante, ça change aussi les choses.

Et tu as donc créé la première marque de vêtements féministes en France !
C’est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle parce que ça m’a apporté beaucoup de problèmes ! Entre 2014 et 2016, c’était très compliqué. Entre le fait que je ne voulais pas suivre le rythme classique des collections, et la dimension féministe, j’avais un côté inclassable dans le panorama.
Tout le monde me disait de ne surtout pas employer le mot féminisme parce que c’était trop clivant. J’avais fait un sondage en lançant le projet, et à ce moment-là, le féminisme évoquait quelque chose de très intellectuel avec des figures comme Simone de Beauvoir, ou de plus violent, et donc clivant, à travers les Femen.

« J’ai trop écouté les conseils pendant trop longtemps. Le féminisme, c’est la raison pour laquelle j’ai monté cette boite, donc si je vais dans un entre deux, ça n’est pas satisfaisant ».

Et puis avec le féminisme, tu as aussi beaucoup d’attentes, et on te donne souvent l’impression que ce que tu fais n’est jamais assez. Je me refuse de recruter les mannequins sur un critère de taille. C’est bien d’avoir de la diversité, mais je ne peux pas toujours proposer toutes les tailles sur de petites productions. Dans la mode, tu as un investissement initial, des dépenses… ça n’est même pas une question de « A quel point tu vas gagner de l’argent ? » mais plutôt « A quel point tu acceptes d’en perdre ? ». Ça n’est pas de la pure philanthropie parce que je vends mes créations, mais le critère principal n’est pas le nombre de ventes ou le chiffre d’affaires. Ce qui est important, c’est l’impact.

Qu’est-ce que tu as appris grâce à cette aventure entrepreneuriale ?

« En montant une boite, tu gagnes du temps : au lieu de faire 10 années de psychanalyse, tu fais 2 ans à la tête de ta propre boite et c’est le même effet ! ».

C’est incroyable, ça te pousse à explorer un potentiel génial, à faire des choses que tu n’aurais pas cru pouvoir faire. A d’autres moments tu fais sortir des choses plus difficiles.

J’ai appris à faire davantage la balance entre moi et les autres. J’ai monté une boite dont l’ambition était de faire parler les femmes. Je passais mon temps à donner la parole aux autres. C‘était compliqué pour moi de parler, je n’osais pas le faire, je ne me sentais pas légitime,… et puis j’ai fait mon premier TEDxWomen en 2016 à la salle Pleyel pour parler de ma vision du féminisme face à 2000 personnes. Je ne me sentais pas du tout prête à parler, à me mettre en avant… mais c’était un beau challenge, et je me suis rendue compte que j’aimais bien parler. C’était même nécessaire pour moi d’arrêter de me cacher derrière mes collections et mon travail.

Féminisme
Marie Beauchesne, entrepreneure engagée slasheuse - Catalyz'Her
Slasheuse
Marie Beauchesne, entrepreneure engagée slasheuse - Catalyz'Her

En parallèle d’Ypsylone, tu mènes aussi une activité de consultante en freelance ? Est-ce que c’est par choix ou nécessité économique ?

Les deux ! Quand tu montes une marque de mode, tu as des coûts, des investissements, et pas une rentabilité immédiate, surtout sur un projet où tu n’as pas pour ambition première d’être une machine à fric. Donc il y avait un impératif économique dans le fait de travailler sur différentes activités.

Il y avait aussi une grande fatigue émotionnelle avec Ypsylone. Le féminisme c’est pour moi quelque chose qui est très important, mais à un moment donné, c’était devenu épuisant émotionnellement et intellectuellement de ne travailler que sur ça, d’être confrontée à des sujets difficiles quotidiennement, très personnels aussi, et la frustration de ne pas faire avancer les choses assez vite, de ne pas en faire assez. J’avais besoin d’être aussi sur des choses où j’ai un peu plus de recul.
Et puis finalement, la partie création dans Ypsylone, c’est globalement 10% de mon temps.
Pour le reste, tu as les prestataires à gérer, les colis à emballer et expédier, le site internet à mettre à jour,… Intellectuellement je ne m’y retrouvais pas toujours.

Ypsylone pour moi c’est un moyen, mais pas un but en soi. Je suis contente d’avoir une marque de mode qui existe, qui tourne, et qui apporte quelque chose de différent dans le paysage de la mode, mais ça n’est pas le but de ma vie.

« Il y a plein de choses qui ont fait que je me retrouve mieux dans une vie multi-casquettes. La vie d’indépendante me va très bien ! ».

Je sais me gérer, répondre aux demandes d’un client,… En faisant des missions en freelance pour d’autres personnes, j’apprends des choses et ça me donne le sentiment d’évoluer constamment.

Comment s’organise cette vie de slasheuse pour toi ?
J’ai 2 fils rouges aujourd’hui, c’est le féminisme et l’innovation au sens large. Ypsylone, je le vois comme une innovation sociale, avec mon envie d’apporter quelque chose de différent dans la mode.

Je pense avoir trouvé un certain équilibre entre mes différentes casquettes qui s’établit plutôt sur 1 à 3 mois que sur une semaine type. C’est justement le fait d’avoir des missions en freelance et d’intervenir sur des projets qui ne sont pas les miens qui me permet de trouver le bon équilibre.

Je n’ai pas eu d’inquiétude au niveau de l’argent parce que je savais que si j’avais besoin, je retrouverai un taf.
Là où j’ai eu peur à un moment donné, c’était plus dans le fait de trop me laisser emporter par mon engagement, et de ne pas suffisamment penser à moi.

« Le fait de tout vouloir mettre sur ma boite, à un moment donné, je me suis dit que ça n’était pas juste. ».

Faire l’équilibre et la balance entre ce que tu essaies d’apporter, et ce que tu t’apportes à toi-même. Moi aussi j’ai le droit d’avoir une vie confortable, de pas mettre tout mon temps, mon argent, et mon énergie dans un seul projet et un combat qui est le mien, mais pour que ça aille bien, il faut que moi aussi j’aille bien.

Quels conseils aimerais-tu partager avec les femmes qui vont lire ton témoignage ?
N’écoutez pas les conseils ! J’ai perdu tellement de temps à cause des conseils ! J’ai ce complexe de bonne élève : tu prends les conseils, tu fais les choses bien… j’ai fait 3 formations de startup alors que je ne montais même pas une startup mais une entreprise, qui plus est dans un domaine particulier où j’avais en face de moi des gens soit généralistes ou très compétents dans la tech, mais sans aucune connaissance précise de mes sujets, mode et/ou féminisme. .
J’ai appris énormément mais malgré tout, tu finis par arriver à une limite où il n’y a que toi qui sait ce que tu dois faire et ce que tu peux faire. D’autant plus si tu es sur un segment qui est nouveau, que tu crées, ou avec peu d’acteurs… il faut s’écouter.

Quand je me suis rendue compte de ça, et suite à la lecture de Thinking Fast and Slow de Daniel Kahneman, j’ai développé mon propre tableau de prise d’avis. Chaque avis n’a pas la même valeur. Alors pour chaque avis, je me demande :
Est-ce que cette personne est bienveillante envers moi ?
Est-ce que cette personne pourrait être mon client?
Est-ce que cette personne a une expertise sur ma thématique ?
Est-ce que cette personne a une expertise métier ? Chaque question a une note sur 5 et je finis avec une note sur 20.

J’ai rencontré des entrepreneurs avec une très bonne expertise dans leur domaine, mais des mecs de 50 ans qui ne seraient jamais ma cible, qui ne connaissent pas à la mode, qui comprennent encore moins le féminisme, et qui ne sont pas bienveillants à mon égard mais plutôt paternalistes. Pourquoi je m’emmerde à écouter ces conseils-là ?

« A un moment donné, je ne savais plus où aller parce que tout le monde me donnait son avis. Donc mon conseil, c’est de ne pas prendre de conseils ! Ou si tu en prends, tu sais pourquoi, et tu sais quelle valeur leur accorder. ».

Quels sont tes projets aujourd’hui ?
Avec Ypsylone, je vais lancer une nouvelle collection Girlpower pour les femmes, et une collection pour l’été.
J’ai aussi un projet artistique autour du corps des femmes, une exposition avec une amie auteure, avec du dessin et de la peinture.
Je poursuis mes activités de conseil avec des missions dans le domaine de l’innovation.
J’envisage aussi de monter une autre boite dans le domaine du personal coaching. On travaillera à deux sur le projet et on prévoit de participer au Global Startup Weekend Women début février pour avancer plus rapidement.

Ypsylone en bref :
Ypsylone est la marque de slow fashion créée par Marie Beauchesne, et mettant l’image de la femme au coeur de ses créations : tous les mannequins prennent la parole, partagent une histoire, une opinion. Garantie zéro photoshop, plus de 80% made in France.

Conseils
Marie Beauchesne, entrepreneure engagée slasheuse - Catalyz'Her

Vous êtes switcheuse, entrepreneure, ou pionnière ?
Vous avez un histoire inspirante à partager avec nos lectrices ?
Contactez-nous dès à présent et dites-nous tout de votre story.

Amandine Teyssier
Amandine Teyssier
amandine-teys@hotmail.fr

Fondatrice Catalyz'Her : inspiration & empowerment pour accompagner les femmes dans leur {Rêv}olution professionnelle.

Aucun Commentaire

Ajouter un commentaire

#CATALYZHER

On se retrouve sur Instagram ?