Katia-Sofia, se saisir de son rêve de poésie

Katia-Sofia Hakim, se saisir de son rêve de poésie

Rencontre avec Katia-Sofia Hakim, 30 ans, doctorante et enseignante en musicologie. Animée par le désir d’être poète depuis l’enfance, un événement de sa vie de femme l’a finalement conduite à saisir sa chance. Retour sur le cheminement d’une artiste qui s’épanouit dans ses multiples facettes, et propose un regard nouveau sur le monde et le rôle des femmes.

10 min

Katia-Sofia Hakim, poétesse contemporaine - Catalyz'Her
Ecriture
Katia-Sofia Hakim, poétesse contemporaine - Catalyz'Her

Katia-Sofia, petite fille, aviez-vous une idée de ce que vous vouliez faire dans la vie ?
J’ai toujours eu le plaisir de l’écriture. Il y a quelque chose de magique avec les mots : on a le pouvoir de donner vie à un univers. On désire quelque chose, on l’écrit, et ça devient réel.
Vers l’âge de 6 ans, j’ai commencé à écrire de petits poèmes. Je me suis toujours dit : « Plus tard, je serai poète ». C’est resté dans un coin de ma tête et ça n’est jamais parti.

Est-ce que vous avez suivi cette voie ?
Être poète, c’est un idéal, un fantasme. Je n’osais pas imaginer que c’était possible de s’affirmer en tant que poétesse, de le revendiquer comme une véritable profession et d’être reconnue pour ça.

J’ai fait des études parce qu’il fallait bien que je trouve un métier. Je suis issue d’une famille de musiciens, donc j’ai suivi un cursus assez traditionnel dans la musique. J’ai fait une prépa littéraire avec option musique, une fac de musique et musicologie, puis le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. J’ai passé l’agrégation de musique, et actuellement je suis en doctorat.
Aujourd’hui, j’ai la chance de donner des cours à la fac dans le cadre de mon contrat doctoral. C’est un métier dans lequel je m’épanouis. C’est une partie de ma vie, mais j’ai toujours gardé en tête ce désir d’être poétesse, de créer et de partager quelque chose.

Quel a été votre déclic ?
Je n’aurais jamais osé présenter mes textes si je n’étais pas tombée enceinte. Ça a été un choc émotionnel et un vrai déclencheur. J’ai eu besoin de cette révolution physique pour pouvoir me lancer. Je me suis dit que si je ne montrais pas mes textes maintenant, je ne le ferais jamais et resterais frustrée toute ma vie. J’aurais eu ce ressentiment, cette rancoeur de me dire : « J’aurais pu écrire, publier… et je ne l’ai pas fait. »

« Pour moi, c’était aussi une réflexion sur le rôle de la femme : « Je vais donner la vie, est-ce que je vais m’enfermer dans ce rôle de mère ? Est-ce que j’aurai le droit d’exister encore en tant qu’individu ? ».

Depuis que ma fille est née, je ne me pose plus ces questions sur mon “rôle” de mère. Je ne suis pas en train de jouer un “rôle”. Le face à face avec ma fille m’invite au contraire à affirmer ma personnalité et à m’ouvrir sur le monde extérieur.
Tout est parti de là… un accouchement à la fois physique et artistique.

Quelles sont les démarches que vous avez engagées alors ?
J’avais besoin d’avoir un retour critique sur mes textes. Plutôt que d’aller voir un éditeur, j’ai cherché des universitaires qui s’intéressent à la poésie contemporaine. Je suis tombée sur Place de la Sorbonne, une revue universitaire de poésie contemporaine. Les poèmes publiés dans cette revue sont inédits, et chaque poème est commenté par un universitaire spécialiste en poésie. J’ai trouvé ça génial ! Je me suis dit que c’était eux qu’il fallait que je contacte.

A partir du moment où j’ai décidé de soumettre mes textes, je les ai retravaillés. Ce n’est pas pareil d’écrire pour soi et pour ses tiroirs, que pour un vrai lecteur. J’ai fait un travail d’édition, de mise en espace du poème, j’en ai réécrit certains. Ça m’a déjà amenée à faire évoluer mon écriture.

Et finalement, vous avez envoyé vos textes ?
J’ai envoyé les textes. La procédure est très longue. Il fallait attendre que le comité de rédaction se réunisse et donne son verdict… Il s’est passé un an avant que je n’aie un retour. L’attente, je l’ai vécue plutôt bien. J’étais contente, j’avais confié mes textes… Je me disais que si j’avais un retour positif, tant mieux, si j’avais un retour négatif, au moins je n’aurais pas de regrets.

En attendant, je continuais à écrire, et j’ai aussi commencé à lire de la poésie contemporaine, à voir ce qui se publiait, les événements qui avaient lieu. J’ai pris part à la vie poétique contemporaine en tant que lectrice et spectatrice.

Et puis vous avez obtenu une réponse…
Mes textes ont été lus pour ce qu’ils étaient, sans a priori, alors que je n’avais jamais été publiée. Ils ont plu. Certains ont été retenus, publiés et commentés par le rédacteur en chef de la revue en 2017.

Le plus fou dans l’histoire, c’est que de fil en aiguille, on m’a demandé de faire partie du comité de rédaction, ce que je n’aurais jamais imaginé ! Pour moi c’était énorme !
J’ai douté avant d’accepter. Suis-je vraiment à la hauteur ? Et puis je me suis dit que c’était justement l’opportunité d’apprendre et de progresser au contact de spécialistes ! Ça a été le début de l’aventure.
Maintenant, je fais partie du comité de rédaction, et suis aussi directrice de la communication de Place de la Sorbonne. Ça m’a ouvert des portes pour rencontrer d’autres poètes, être invitée à des festivals de poésie, recevoir d’autres propositions de publication…

A partir de là, je me suis dit : « Maintenant c’est fini, je suis engagée dans la poésie et c’est ma mission, mon métier, et je veux le revendiquer en tant que tel ».

Votre déclic est venu de votre grossesse. Certaines femmes voient leur responsabilité familiale comme incompatible avec leur désir professionnel. Qu’en pensez-vous ?
Avec un bébé et une famille, c’est sûr, on donne de son temps, et il est difficile de tout concilier. Mais on peut aussi se cacher derrière le prétexte “famille” parce qu’on a peur de rater ou même de réussir ses objectifs.
Quelque part, on devient beaucoup plus efficace avec un bébé, parce que les priorités apparaissent d’elles-mêmes. J’arrive à davantage hiérarchiser les choses, mais j’avoue avoir le sentiment de me laisser aussi porter par les événements, et de réagir de manière intuitive par rapport à ce qui se passe, les gens que je rencontre…

Il y a quand même une donnée importante, c’est la dynamique du couple. Si je n’avais pas le papa et cette égalité dans la relation à l’enfant en termes d’investissement, je pense que cet épanouissement à la fois personnel et professionnel serait beaucoup plus compliqué.

Votre vie a dû changer entre la maternité, la poésie, votre thèse, les cours à la fac… comment avez-vous géré tout ça ?
Je n’ai rien géré du tout ! J’essaie de profiter de chaque instant comme il vient.
J’écris beaucoup dans les transports pour rentabiliser le temps, et aussi parce que ça m’inspire. C’est un théâtre de mondes souterrains avec tout ce qu’il faut pour écrire. J’aime bien partir de cet univers, l’asservissement au quotidien, on prend les transports pour aller au travail, c’est l’horaire du train, c’est sale, c’est bondé… C’est prendre quelque chose de moche et de banal pour le styliser, le transformer, en faire quelque chose de beau… et inviter les gens à changer leur regard sur le quotidien.

Ça représente quoi pour vous le métier de poète aujourd’hui ?
Se revendiquer en tant que poète, homme ou femme, c’est assez gonflé. Ça n’est pas un métier dans l’esprit des gens. Alors que j’insiste, la poésie, c’est un vrai travail. Ce n’est pas que de l’inspiration. Le texte, je vais l’écrire, le travailler, le laisser reposer, le retravailler jusqu’à trouver la forme qui va convenir le mieux. Sans compter tout le travail de lecture et d’analyse des textes d’autres auteurs.

Ensuite, déclamer le poème à l’oral, c’est encore autre chose. Pour moi, c’est une vraie question de savoir comment dire le poème alors qu’au départ, c’est quelque chose d’assez intime qu’on écrit dans la solitude.
Le fait de déclamer au micro devant des gens, c’est peut-être la vraie dimension de la poésie. La poésie, il faut qu’elle soit vivante et contemporaine.

Poète, c’est aussi une mission dans le monde. On ne s’en rend pas forcément compte, mais le langage exerce un pouvoir sur nous, même malgré nous. On est entouré de publicité, de slogans politiques. C’est du langage qui nous conditionne, du langage utilitaire qui est là pour se servir de nous.
La poésie au contraire, c’est un langage gratuit, qui sort de cette logique de consommation, et qui est là pour nous libérer du quotidien. Pour moi, la poésie renouvelle notre regard et nous permet de sortir du banal.

Et être une femme dans le monde de la poésie, c’est comment ?
Dans l’imaginaire traditionnel, la femme est souvent vue comme la muse, celle qui donne l’inspiration au poète, qui est un homme bien sûr. Quelle est la part de création pour la femme dans cet imaginaire ?

« Il y a aujourd’hui encore cette image de la muse, pas seulement dans la poésie. On représente souvent les femmes comme source passive d’inspiration, une jolie icône, prétexte à la création masculine. »

Certaines femmes qui écrivent refusent le nom de poétesse et préfèrent le neutre du mot “poète”. Moi j’aime ce nom de poétesse et je revendique pleinement le fait d’être une femme qui écrit.
Comme dans beaucoup d’autres domaines, les femmes sont sous-représentées et invisibilisées en poésie. Il y a énormément de poétesses dans l’histoire de la littérature, mais on ne lit ou n’étudie le plus souvent que des hommes. Mon rôle, c’est aussi de montrer qu’aujourd’hui, la poésie existe toujours, et qu’il y a toujours des femmes qui écrivent.

Comment voyez-vous votre réussite en tant que femme ?
Le rôle de la femme est complexe. On est toujours dans une représentation de la femme où il faut être performante au travail, avoir une famille, être attirante, l’épouse ou la copine modèle… On attend de la femme énormément… trop. Cette femme-là est une utopie.

« Je préfère envisager la femme dans une dynamique de révolution. Une révolution, ça n’est pas un résultat. C’est un processus, un cheminement… et c’est ça qui est important. »

Ma vision de la réussite, elle est dans l’épanouissement. En m’épanouissant, je ne prends la place de personne ! La place, elle n’existe même pas en fait. Je crée une place pour moi, sur mesure, donc forcément, j’y serai bien.

Poétesse
Katia-Sofia Hakim, poétesse contemporaine - Catalyz'Her
Opportunités
Katia-Sofia Hakim, poétesse contemporaine - Catalyz'Her

Qu’est-ce que vous avez appris à travers toute cette aventure ?
Tout est possible. Il suffit parfois de demander, de faire la démarche d’aller vers l’autre, d’assumer qui on est, ce qu’on fait, et la porte s’ouvre.

« Les opportunités, il faut les créer. La chance, ça n’existe pas. Il faut savoir la saisir, ça n’est pas quelque chose de passif qu’on attend. Il faut savoir saisir les bonnes opportunités au bon moment. »

Cette expérience m’a donné beaucoup d’assurance. Pour l’avenir, si j’ai envie de faire quelque chose, je sais que potentiellement c’est possible. En tout cas, il faut oser. Au pire, on se fait refouler, mais il y a de grandes chances pour que ça marche quand on demande les choses simplement, sans arrière pensée.

Le plus important, c’est de ne pas avoir de regret. Il n’y a rien de pire que d’entendre dans notre entourage quelqu’un dire : « Moi j’aimais bien dessiner, j’étais douée, j’aurais bien aimé, mais maintenant c’est trop tard, il y a les enfants… ». On en connaît tous des personnes comme ça.

Qu’est-ce que vous diriez aux personnes qui cultivent leur petit truc de leur côté sans se lancer ?
Il faut qu’elles se demandent pourquoi elles le cultivent de leur côté. Est-ce que c’est vraiment pour les bonnes raisons ? Certains vont s’épanouir dans ce jardin secret qui est fait pour rester secret.

Pour moi, il y avait une frustration. C’était un rêve d’enfant et je me disais : « Laisse tomber. Ce n’est pas pertinent, il faut étudier, il faut travailler ». On valide nos diplômes les uns après les autres. On enchaîne les expériences professionnelles. On devient progressivement les esclaves de notre quotidien et de nos activités. Ce sont des préjugés qu’on intègre tellement profondément que je ne m’étais même pas posé la question de savoir si c’était possible ou non d’être lue, d’être publiée. Je ne m’étais pas projetée aussi loin.

Un vrai problème dans notre épanouissement, c’est l’auto-censure. Nous sommes les premiers à nous critiquer nous-mêmes. On redoute la critique des autres et on ne veut pas que ça sorte. Le fait d’oser, c’est aussi accepter un regard critique sur soi, accepter les retours négatifs.

Est-ce que vous avez eu peur quand vous avez décidé de montrer vos textes ?
Bien sûr, j’ai eu peur ! Mais le fait de réussir à surmonter cette peur, c’est tellement gratifiant. Finalement, les remarques négatives, elles glissent, ce n’est pas grave.
Enfant, j’avais trouvé une technique pour échapper aux cauchemars : au lieu de fuir le monstre, je me jetais carrément dans sa gueule. Je me réveillais, et ça marchait à tous les coups.

« Je pense que si on fuit toujours ses peurs, on finira toujours par se faire poursuivre par elles.  Alors que si on les affronte, quelque part c’est plus facile. »

Ce qui me fait peur dans l’écriture, c’est d’imiter quelqu’un sans le savoir. Il faut essayer d’être conscient au maximum de nos influences et de les assumer. Avoir l’humilité de lire et d’analyser ce que font les autres, ça fait partie de ma dynamique de création.

Mais est-ce que ça n’est pas inhibiteur de voir ce que les autres ont déjà écrit ?
Si, c’est très compliqué. Mais il faut mettre ce sentiment entre parenthèses, sinon on ne crée plus rien. Tous arts confondus, on peut se dire que tout a déjà été dit. Mais en fait, non. Il y a toujours un nouveau regard à apporter sur un objet quel qu’il soit.
Il y a des textes de poètes contemporains que je lis et qui sont beaux, vraiment beaux… s’ils s’étaient dit ça eux aussi, ils ne les auraient pas créés.
A partir du moment où tu fais la démarche de créer, il en sortira forcément quelque chose d’intéressant. Et quelque chose, c’est toujours mieux que rien !

Aujourd’hui, la poésie s’est ajoutée à votre doctorat et à votre rôle d’enseignante. Comment vous définissez-vous professionnellement ?

« Définir, c’est poser des limites, des frontières. Je n’ai pas envie de me définir professionnellement, parce que je me vois dans une dynamique. »

J’ai envie de laisser la porte ouverte à d’autres opportunités. Maintenant que la poésie a été possible pour moi, je me dis que potentiellement, si j’ai envie de faire quelque chose, je peux toujours le faire.
J’ai encore des rêves d’enfant, j’en ai plein, alors on verra bien ! Un rêve après l’autre.

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Amandine Teyssier
Amandine Teyssier
amandine-teys@hotmail.fr

Fondatrice Catalyz'Her : inspiration & empowerment pour accompagner les femmes dans leur {Rêv}olution professionnelle.

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